L’Afrique noire est mal partie (René Dumont, 1962)

Publié le par Pensées et réflexions...

Pour nombre d’observateurs plus ou moins avisés, près de 40 ans après les indépendances, l’Afrique noire serait toujours mal partie. La malédiction de Cham en sorte ou en langage onusien, la spirale du sous-développement. Parler de l’Afrique requiert un tact extrême tant les clichés abondent et les passions affluent, récemment encore sur les aspects positifs ou non de la colonisation. Or, si les clichés contiennent leur part de vérité, ils révèlent aussi leur part de préjugés et de généralités simplistes. Pour sortir de la guerre des clichés (en gros, les blancs, les noirs, la faute à qui ?), il faut s’en tenir aux faits sans esprit de jugement, se méfier des grilles de lecture uniques comme la race et les ethnies ou les seules structures économiques et sociales.

 

L’Afrique compte beaucoup pour moi. L’Europe et l’Afrique était au programme de l’agrégation d’histoire lorsque je l’ai passé en 1994 (en plein génocide rwandais !) Le thème m’avait passionné, sorte de complément de ma spécialité qu’était le Proche-Orient. Un sujet était tombé aux écrits d’avril sur les relations entre colonisateurs et colonisés. J’avais eu le sentiment d’avoir fait le meilleur devoir de ma vie. Je suis donc rentré chez moi le soir excité par l’adrénaline de 7 heures de composition jusqu’à ce que mon père ne m’apprenne que l’épreuve venait d’être annulée : un groupe d’indépendantistes corses avait attaqué le centre d’examen de Nice. Une des pires nouvelles de ma vie. Mai copie n’a jamais été corrigée. Un mois après, il a fallu repasser l’épreuve sur un sujet bateau : l’Afrique en 1956. Au final, j’ai eu le concours mais je ne saurais jamais si c’est en dépit ou grâce aux nationalistes corses. L’expérience prouve en effet que l’on risque la désillusion lorsque l’on croit avoir excellemment réussi. Depuis, j’ai toujours gardé un intérêt spécifique pour ce continent qui a la réputation d’envoûter par son charme ou de rendre fou (on appelait cela la soudanite au 19ème siècle…)

 

Le président Nicolas Sarkozy a suscité la polémique après son discours de Dakar du 26 juillet 2007, écrit par Henri Guaino (texte très intéressant), essentiellement à cause de ce passage qui reprenait une vieille antienne aux racines de la colonisation.

 

Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connait pas que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles.

Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès.

Dans cet univers où la nature commande tout, l’homme échappe à l’angoisse de l’histoire qui tenaille l’homme moderne mais l’homme reste immobile au milieu d’un ordre immuable où tout semble être écrit d’avance.

Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin.

Le problème de l’Afrique, et permettez à un ami de l’Afrique de le dire, il est là. Le défi de l’Afrique, c’est d’entrer davantage dans l’histoire. C’est de puiser en elle l’énergie, la force, l’envie, la volonté d’écouter et d’épouser sa propre histoire.

Le problème de l’Afrique, c’est de cesser de toujours répéter, de toujours ressasser, de se libérer du mythe de l’éternel retour, c’est de prendre conscience que l’âge d’or qu’elle ne cesse de regretter, ne reviendra pas pour la raison qu’il n’a jamais existé.

Le problème de l’Afrique, c’est qu’elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance.

  

Les africains, éternels grands enfants, voilà qui nous renvoie à tout l’imaginaire paternaliste de l’Occident colonial. Le problème de fond, c’est que cet argumentaire s’enracine dans le discours des républicains les plus insoupçonnables comme Jules Ferry (qui parlait des races supérieures et des races inférieures) ou Victor Hugo. Finalement, les nationalistes plus enclins aux guerres d’agression, ne voulaient pas de la conquête coloniale accélérée après la défaite de 1870 contre la Prusse devenue l’Allemagne. Il fallait préparer la revanche, garder le regard fixe sur la ligne bleue des Vosges, récupérer l’Alsace-Lorraine. « J’ai perdu deux sœurs et vous m’offrez vingt domestiques » disait Paul Déroulède. Bismark l’avait d’ailleurs bien compris. Il disait : « il faut savoir laisser le coq gaulois gratter le sable du désert ». En fait, c’est bien au nom d’une mission civilisatrice que la IIIème république s’est targuée d’une bonne conscience coloniale.

 

Le discours de Victor Hugo est d’autant plus étonnant qu’il a été prononcé en 1879 au cours d’un banquet commémoratif de l’abolition de l’esclavage en présence de Victor Schoelcher lui-même :

(…) La Méditerranée est un lac de civilisation, ce n’est certes pas pour rien que la Méditerranée a sur l’un de ses bords le vieil univers et sur l’autre l’univers ignoré, c’est-à-dire d’un côté toute ka civilisation et de l’autre toute la barbarie. Le moment est venu de dire à ce groupe illustre de nations : Unissez-vous, allez au sud (…)

Il est là, devant vous, ce bloc de sable et de cendre, ce monceau inerte et passif qui depuis six mille ans fait obstacle à la marche universelle, ce monstrueux Cham qui arrête Sem par son énormité, l’Afrique. Quelle terre que cette Afrique ! L’Asie a son histoire, l’Amérique a son histoire, l’Australie elle-même a son histoire, qui date de son commencement dans la mémoire humaine ; l’Afrique n’a pas d’histoire ; une sorte de légende vaste et obscure l’enveloppe. (…)

Déjà les deux peuples colonisateurs, qui sont deux grands peuples libres, la France et l’Angleterre, ont saisi l’Afrique : la France la tient par l’ouest et par le nord, l’Angleterre la tient par l’est et par le midi. Voici que l’Italie accepte sa part de ce travail colossal, l’Amérique joint ses efforts aux nôtres ; car l’unité des peuples se révèle en tout ; l’Afrique impose à l’univers une telle suppression de mouvement et de circulation qu’elle entrave la vie universelle et la marche humaine ne peut s’accommoder plus longtemps d’un cinquième du globe paralysé. Les hardis pionniers se sont risqués et dès leurs premiers pas, ce sol étranger est apparu réel ; ces paysages lunaires deviennent des paysages terrestres ; la France est prête à y apporter une mer. Cet univers qui effraye les romains attire les français.

Allez, peuples, emparez-vous de cette terre. Prenez-la. A qui ? A personne ! Prenez cette terre à Dieu. Dieu donne la terre aux hommes. Dieu offre l’Afrique à l’Europe. Prenez-la !

 

Pour les européens, l’Afrique reste le continent mystérieux, le cœur des ténèbres. Les grands explorateurs y ont cherché les sources du Nil et baptisé les plus beaux sites du nom de leurs dirigeants, voire de leur propre nom comme Brazzaville ou Stanleyville. Le plus célèbre d’entre eux, David Livingstone, l’écossais, découvre les chutes Victoria en 1855 oubliant qu’elles étaient connues des populations locales sous le nom de Mosi-Oa-Tunya, la « fumée qui gronde ». L’appropriation symbolique des lieux par les noms a été le premier jalon qui a précédé l’impérialisme et la conquête militaire.

 

L’Afrique a eu sa propre histoire depuis le fameux « Out of Africa ». Une histoire complexe et passionnante, à l’échelle continentale mais aussi régionale ou locale et qui reste difficile d’accès en raison de sources écrites limitées. Le seul état constitué, l’Ethiopie, a d’ailleurs été le seul à résister à la colonisation. La victoire d’Adoua contre les italiens en 1896 est la première victoire militaire d’un peuple de couleur contre des européens. L’histoire de l’Afrique du Sud en particulier est tout à fait passionnante.

 

De même, il y a eu des résistances à la colonisation. L’Afrique ne s’est pas offerte à l’esclavage ou à la colonisation mais les européens ont su jouer des rivalités en plus de la violence militaire pour imposer leur tutelle.

 

La colonisation a constitué un traumatisme aussi important que l’esclavage. Pour avoir une approche rapide de la bonne conscience coloniale de l’entre-deux guerres, il suffit de relire « Tintin au Congo » (belge donc). On voit bien que la théorie de l’assimilation (le mythique « Nos ancêtres les gaulois » enseigné aux africains) cache une réalité toute autre qui se confirme lors de l’exposition coloniale de 1931 à Paris : l’africain n’est qu’un élément di décor et de l’autosatisfaction nationale, il ne compte pas pour lui-même. Hergé a d’ailleurs changé certaines planches pour la réédition et mieux correspondre à son époque. Il a d’ailleurs commis une autre erreur : le massacre des animaux de la brousse par Tintin n’est pas non plus très tendance.

 

Il s’agit bien d’une relation dominant-dominé et le mot association illustre éventuellement l’association du cavalier et du cheval (donne-moi ta montre et je te donnerais l’heure). Le pire aspect de la colonisation, c’est le travail forcé. Le travail forcé n’est ni plus ni moins de l’esclavage, le titre de propriété en moins. Le premier journaliste d’investigation de l’histoire, Albert Londres, rapporte dans Terreur d’ébène (1927) la violence mortifère de la construction du chemin de fer Congo-Océan. Le code de l’indigénat créé une justice expéditive pour les colonisés. Les compagnies concessionnaires se livrent par exemple à des mutations sur les réfractaires, notamment au Congo belge, comme en témoignent certaines photos atroces.

 

40 ans après les indépendances, l’Afrique reste en marge de l’économie mondialisée et connaît toujours les pires guerres civiles qui ont pu aller jusqu’au génocide. Le débat tourne toujours autour de la part de responsabilité de l’héritage colonial et la part des structures économiques et sociales, voire des mentalités africaines dans les malheurs de l’Afrique.

 

François-Xavier Verschave, économiste passionné par les relations franco-africaines (décédé en 2005), a forgé et décrit le concept de « Françafrique », terme parodiant l'expression la "France-Afrique" du président ivoirien (1960-1993) Félix Houphouët-Boigny. La « Françafrique » (France à fric ?) est ce volet occulte de la politique étrangère de la France en Afrique. Ses deux principaux ouvrages sur la question sont  La Françafrique (Stock, 1999) et Noir silence (Les Arènes, 2000). Sous couvert de coopération bilatérale et de francophonie, la France n'a eu de cesse que de préserver ses intérêts stratégiques dans l'Afrique subsaharienne. Les réseaux tissés par Jacques Foccart, l'âme damnée du gaullisme, sont restés incontournables et Nicolas Sarkozy a dû se résoudre à les réactiver malgré sa volonté d'en finir avec l'Afrique de papa. A cet égard, la gigantesque affaire Elf a révélé tous les mécanismes du système: franc-maçonnerie incontournable, commissions et rétro-commissions, financement des partis politiques,... Le Gabon dirigé par Omar Bongo depuis 1967 constitue lui aussi un cas d'école. A la grande époque, Jacques Foccart faisait signer aux chefs d'Etat africains du pré-carré français des lettres de demande d'intervention de l'armée française en cas de coup d'Etat qu'il n'y avait plus qu'à antidater. Plus récemment,l'affaire de l'arche de Zoé au Tchad n'a fait que confirmer ces relations d'interdépendance avec les dictateurs africains. Fin février 2008, le président Nicolas Sarkozy se rend en Afrique du Sud pour annoncer la fin de la Françafrique (et en profite d'ailleurs pour faire un safari non médiatisé avec Carla et serrer la pogne de Nelson Mandela en guise d'investiture morale) mais rencontre (à l'aller vous me direz), le président tchadien Idriss Deby pour régler quelques petits problèmes dont la libération des protagnistes de l'arche de Zoé. Nul ne peut être dupe, en guise de rançon que le contribuable ne saurait accepter, la France a soutenu militairement le régime menacé par un coup d'Etat et lui a vendu (à prix d'ami ?) du matériel militaire. Je m'arrête là car les exemples abondent.

Autre exemple: dans son documentaire, Le Cauchemar de Darwin (2004), Hubert Sauper illustre la nature des termes de l'échange entre les pays développés (l'UE en l'occurence) et les Etats africains. A travers l'exemple de la Tanzanie, il montre que l'introduction de la perche du Nil dans les années 1950,  a remplacé une grande partie des 200 espèces différentes de poissons autochtones alimenter depuis près de vingt ans les tables et les restaurants des pays du Nord. La perche est préparée sur place dans des usines financées aussi par des organisations internationales et 40 % de la production reste pour nourrir la population locale, en lieu et place des petits poissons locaux plus faciles à conserver. On la voit grater les arrêtes dans une hallucinante déchetterie. Autour de cette exportation massive se développent tous les trafics comme la prostitution et toutes les violences. L'auteur laisse penser, sans le démontrer vraiment, que les avions cargo (russes ou ukrainiens) ne reviennent pas à vide et pourraient alimenter le trafic d'armes à destination de la région des Grands Lacs. Ce trafic d'armes que l'affiche du film souligne (l'arête de la perche y devient la silhouette d'une kalachnikov), n'est jamais documenté au cours du film — ce qui a généré une vive polémique bien après la sortie du film. C'est quoiqu'il en soit un film marquant qui fait réfléchir.

 

Sans nier les aspects ci-dessus, l’autre tendance cherche sinon à déculpabiliser l’Occident du moins ne pas entrer dans leur propre destin. Le premier à l’avoir osé est l’essayiste Pascal Bruckner en 1981. En analysant le discours tiers-mondialiste, il montre comment l’Occident est passé en un demi-siècle du fardeau de l’homme blanc (c’est ainsi que Kipling appelait la mission civilisatrice) au sanglot de l’homme blanc, véritable haine de soi.

 

L’autre auteur est un homme que j’estime pour sa remarquable honnêteté intellectuelle. Le meilleur spécialiste de l’Afrique francophone est Stephen Smith, un journaliste américain. Smith a d’abord été correspondant en Afrique pour l’agence Reuters et RFI. Il est entré au service Afrique du quotidien français Libération en 1986. En 2000, il a pris la direction du département « Afrique » du journaliste Le Monde ainsi qu’à partir de 2002 le poste de chef adjoint du service « Etranger ». Début 2005, il a quitté Le Monde. Il est depuis journaliste indépendant. Son ouvrage Négrologie (Calmann-Lévy, 2003) est très intéressant et cherche à comprendre les racines des malheurs de l’Afrique aujourd’hui. Cet ouvrage s’est attiré une réaction Négrophobie Réponse aux « négrologues », journ&listes françafricains et autre falsificateurs de l’information (Les Arènes, 2005) par Boubacar Boris Diop, Odile Tobner et François-Xavier Versache. Stephen Smith leur a répondu. Autant dire que l’Afrique est un sujet qui ne débouchera jamais sur un consensus.

 

En 1995, j’avais beaucoup aimé un ouvrage de science-fiction qui raconte l’histoire de l’Afrique sur une autre planète. L’infernale comédie de Mike Resnick (Présence du futur) est en trois tomes : Paradis (la colonisation vue par les pionniers), Purgatoire (la décolonisation), Enfer (l’indépendance). On croirait lire l’histoire de l’Afrique australe de la Rhodésie au Zimbabwe de Robert Mugabe.

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